ET SI LE RURAL INSPIRAIT L’URBAIN ? POUR UNE NOUVELLE APPROCHE DU DÉVELOPPEMENT TERRITORIAL

La ville serait-elle le modèle de développement territorial par excellence, au détriment des territoires ruraux, comme s’ils étaient surannés ou inadaptés aux exigences modernes ? Pourtant, du fait de leurs spécificités, ceux-ci ont développé des manières d’entreprendre, de travailler, de penser les liens sociaux qui pourraient inspirer les acteurs urbains, voire les aider à se réinventer. C’est ce que montre, dans cette note en partenariat avec la Cité de l’économie et des métiers de demain et Adefpat, Gabrielle Halpern, soulignant la capacité des acteurs ruraux à imaginer des hybridations qui ouvrent de nouvelles opportunités.

« Les villes devraient être construites à la campagne, l’air y est tellement plus pur », écrivait Henri Monnier1. Si cette phrase prête à sourire, elle vient soulever un paradoxe profond : en quelques siècles, la ville semble s’être imposée comme le modèle de développement territorial par excellence, au point d’entraîner une forme de crise des territoires ruraux, comme s’ils étaient surannés ou inadaptés aux exigences modernes2. Cependant, ces dernières années, un certain nombre de facteurs ont fait craquer à maints endroits le vernis de l’urbain au point d’en révéler des failles béantes et grandissantes. Si l’on entend parler d’une crise du rural depuis un certain temps, il se pourrait bien que nous vivions à l’aube d’une crise de l’urbain, comme s’il y avait une prise de conscience progressive de ce que ce modèle de développement territorial n’est en réalité pas adapté – ou n’est plus adapté – aux aspirations humaines et aux défis économiques, écologiques ou encore sociaux de notre siècle.

Il serait donc intéressant d’analyser le modèle de développement rural, à travers différentes dimensions, pour mieux comprendre sa philosophie territoriale et voir dans quelle mesure le rural pourrait inspirer l’urbain. En effet, du fait de leurs spécificités, il semblerait que les territoires ruraux3 aient développé des manières d’entreprendre, de travailler, de penser les liens sociaux qui pourraient inspirer les acteurs urbains, voire les aider à se réinventer. Alors que nous sommes au premier quart du XXIe siècle et que les changements du monde – et de la France – s’accélèrent, comment repenser le développement territorial ? Quel doit être le rôle de leurs acteurs, qu’ils soient économiques, associatifs, institutionnels ou publics ? En quoi consisterait la responsabilité territoriale de ces acteurs ?

Cette étude se propose d’explorer ces questions, en s’appuyant sur un échantillon exploratoire avec un certain nombre d’entretiens avec des acteurs locaux de divers horizons4, ainsi que sur des rapports et travaux de recherche, afin de dégager des pistes de réflexion et d’actions concrètes permettant de construire une nouvelle approche du développement territorial. La principale difficulté épistémologique tenait à la diversité des réalités, et donc des regards. De la même manière qu’il y a des urbanités, il y a des ruralités et chaque territoire a sa singularité ; il est donc toujours fastidieux de procéder à des généralisations à partir de points de vue particuliers. C’est la raison pour laquelle il a été fait le choix d’insérer de très nombreux verbatims pour donner à voir d’une part la diversité des regards des acteurs concernés – y compris lorsqu’il pouvait y avoir des contradictions – et, d’autre part, des similitudes de regards pouvant laisser dessiner par petites touches des traits communs. Certains lecteurs pourraient voir dans certains verbatims des caricatures ; d’autres pourraient y voir au contraire des euphémismes ; d’autres encore pourraient penser que leur réalité n’a rien à voir avec tout cela… Cette étude ne se veut en aucun cas une photographie de la France rurale – d’autres travaux ont été menés en ce sens ces dernières années –, mais une réflexion collective exploratoire destinée à provoquer le débat public et à repenser notre manière de faire territoire.

Crise du rural ou crise de l’urbain ?

Rural et urbain : la bataille des imaginaires

Il est toujours intéressant d’explorer d’abord la question des imaginaires5. Lorsqu’on lit la presse, lorsqu’on interroge des acteurs de territoires urbains comme de territoires ruraux, l’imaginaire associé à la notion de « ruralité » est presque toujours négatif. Ces territoires apparaissent comme des territoires du « défaut », du « moins », du « peu », du « pas assez » – « peu de transports publics, désert médical, peu d’infrastructures culturelles, peu de services publics, dévitalisation », etc. – ou des territoires de contraintes – « trop grandes distances » –, au point que les acteurs ruraux sont plusieurs à évoquer un « complexe » : « oui, bien sûr, on est complexés par les gens de la ville, on est vus comme des paysans, des ploucs qui n’ont aucune culture », « on a l’impression d’être une sous-société, une seconde zone, sous-classée, sous-considérée ». Même si les acteurs ruraux distinguent tout de suite ruralité et ruralité en parlant toujours de ruralités au pluriel, avec des réalités très diverses, cet imaginaire semble toutes les recouvrir et être leur point commun. Mais lorsque ces mêmes acteurs sont interrogés sur les territoires urbains, le regard n’en est pas plus positif, bien au contraire. « On glorifie toujours l’urbain par rapport au rural, mais l’urbain, c’est aussi la solitude, la déshumanisation », dit la directrice d’une association rurale. La directrice d’un établissement et service d’accompagnement par le travail (ESAT) rural explique que « la ville a pris le pas dans l’imaginaire comme si c’était le seul lieu où l’on peut évoluer, vivre, réussir, gagner sa vie ». Un entrepreneur ajoute : « le modèle urbain n’est plus efficace, il y a une congestion, on sent que l’on est au bord de la guerre civile, une bonne partie de la population est vouée au chômage parce qu’elle n’est pas adaptée aux emplois métropolitains, l’urbain aujourd’hui est une poudrière ! ». Par ailleurs, cet élu rural explique que « le rural n’a jamais été en crise : la vision qu’on a du rural a le biais de l’urbain, donc forcément, on ne peut pas être objectif, on aura toujours moins de transports ou moins d’équipements que la ville ! ». Ce biais est corroboré par le récent rapport Des campagnes aux ruralités6 du conseil scientifique de France Ruralités.

Pire, le fameux modèle urbain serait un leurre : « les urbains ont inventé un diktat de la ville, comme si réussir sa vie, c’est partir dans la capitale », comme l’explique un entrepreneur qui exporte son savoir-faire depuis un tout petit village jusqu’en Australie. Il poursuit : « il y a une illusion du cadre de vie, l’urbain a nourri l’urbain, avec un marketing sexy : en ville, il y a des services sexy, des infrastructures sexy, l’urbain s’est auto-alimenté, on est abreuvé de divertissement pour nous faire oublier que c’est une vie merdique. Du point de vue de la logique, le mode de vie urbain est irrationnel. L’urbain a développé des choses pour s’auto-convaincre que son modèle est le bon. Vivre avec un Smic à Paris est un enfer ; vivre avec un Smic dans mon petit village, c’est un paradis, alors pourquoi aller à Paris ? Les territoires urbains sont basés sur un mode de vie artificiel ». Plusieurs autres personnes interrogées confirment : « la crise de l’urbain est devenue tangible, on sait que c’est dur de vivre en métropole, on en a pris conscience et on ose de plus en plus le dire, il y a une crise du logement, des transports, le mode de vie urbain s’est beaucoup dégradé ». Un entrepreneur conclut : « il y a cette prise de conscience désormais des citadins : mais qu’est-ce que je fous ici ? ». Alors, rural ou urbain, qu’est-ce qui est vraiment le plus en crise ?

Un rapport singulier au temps et à l’espace

Les distances plus courtes, la concentration des ressources dans les territoires urbains pourraient donner l’illusion d’un gain de temps, d’une plus grande efficacité ou productivité ; or, c’est précisément cette illusion qui est critiquée par les personnes interrogées. Un entrepreneur explique : « La ruralité te remet sur l’essentiel, il n’y a pas de perte de temps. Si je travaillais à Paris, je serais beaucoup moins efficace. Dans les villes, on voit beaucoup de gens, mais on ne les voit pas forcément bien, on fait du réseau d’une manière très artificielle et superficielle. Ici, je peux me concentrer davantage sur mon métier, sur mes salariés, accorder le temps qu’il faut à ce qui le mérite et à ceux qui le méritent. L’éloignement vis-à-vis de Paris fait du bien au développement économique de notre entreprise ». Par ailleurs, la directrice d’un ESAT rural explique : « notre mode de vie s’inscrit dans le temporel et dans le spatial, ce qui est plus compliqué dans l’urbain où il y a une autre vision du temps et de l’espace : on accélère le mouvement et on perd le contact avec le réel, on perd contact avec la vie dans son déroulement naturel, alors qu’en ruralité, le lever, le coucher se font davantage en lien avec les éléments naturels, les animaux, on entend les oiseaux. C’est une force aujourd’hui parce que les urbains peuvent exprimer un mal-être : dépression, perte de sens, santé mentale. La ruralité nous rappelle à la vie, à la nature. On revient à l’essentiel : distinguer l’essentiel du prioritaire, cela permet de rééquilibrer la vie personnelle ». La directrice d’un Ehpad situé dans une zone semi-rurale souligne : « les agriculteurs nous donnent la saisonnalité : on n’est pas déconnecté de la terre et du temps, des cycles ». Elle apporte une définition qui fait réfléchir – « la ruralité, c’est le rituel » – et qui sera corroborée par plusieurs autres personnes interrogées : « dans la ruralité, la proximité et le rite se superposent, on a un ……

pour aller plus loin, et lire la suite de l’étude… https://www.jean-jaures.org/publication/et-si-le-rural-inspirait-lurbain-pour-une-nouvelle-approche-du-developpement-territorial/?utm_source=newsletter_ladn&utm_medium=email&utm_campaign=tendances_communique&utm_content=preview_717984_1774609802

Gabrielle Halpern

Gabrielle Halpern
Docteure en philosophie et diplômée de l’École normale supérieure (ENS)
http://www.gabriellehalpern.com/